
Ce vieux proverbe chinois prend aujourd’hui une résonance singulière, alors que le Canada se retrouve à un carrefour de ses relations internationales, particulièrement avec son plus proche voisin et partenaire historique, les États-Unis. L’arbre qu’il aurait fallu planter il y a vingt ans, c’est celui de l’indépendance stratégique, de la diversification économique, et d’un leadership diplomatique audacieux. Mais cet arbre-là, trop souvent remis à plus tard, tarde à offrir ses fruits, et le Canada se retrouve à l’ombre d’une dépendance qui devient de plus en plus inconfortable.
La colère canadienne envers les États-Unis n’est pas un simple caprice diplomatique. Elle s’ancre dans une série d’affronts récents : mesures protectionnistes unilatérales, manque de coordination sur des enjeux globaux comme la sécurité énergétique ou les chaînes d’approvisionnement, pressions économiques déguisées, et désengagement climatique. Ce ressentiment est le symptôme d’un déséquilibre devenu intenable. Et il pose une question essentielle : à quand remontent les racines de notre naïveté stratégique?
Pendant des décennies, le Canada a choisi la facilité d’une proximité géographique avec les États-Unis, oubliant parfois que la souveraineté réelle ne se limite pas à des frontières, mais s’exprime aussi dans la capacité d’agir sans attendre le feu vert de Washington. Nous avons négligé la construction d’alliances plus diversifiées, laissé dormir notre capacité d’innovation militaire et diplomatique, et sous-estimé la volatilité politique de notre partenaire du Sud. Les États-Unis étaient, selon une formation que je donne régulièrement, notre « champ de Jean »
Mais voilà : s’il est trop tard pour réécrire les vingt dernières années, il n’est pas trop tard pour agir aujourd’hui.
Maintenant est le moment de planter un nouvel arbre — un arbre robuste, enraciné dans l’autonomie énergétique, la souveraineté technologique, et la maturité géopolitique. Le Canada doit apprendre à parler d’égal à égal, non seulement avec les États-Unis, mais avec l’ensemble du monde multipolaire qui se dessine. Cela exige du courage politique, des investissements intelligents, et une vision de long terme.
Il est temps, par exemple, de renforcer nos liens commerciaux avec l’Europe, l’Asie-Pacifique, l’Afrique. De cesser d’être simplement un exportateur de matières premières et de miser sur la valeur ajoutée, la recherche et les chaînes d’approvisionnement propres. Il est temps aussi de revoir notre posture en matière de défense, non pas en imitant les autres, mais en définissant nos propres priorités de sécurité et d’influence.
Oui, le Canada aurait dû anticiper cette situation. Mais plutôt que de se perdre en regrets, il doit aujourd’hui saisir l’opportunité de redéfinir son rôle dans le monde. Le moment d’agir, c’est maintenant. Ce que nous planterons aujourd’hui, nos enfants pourront s’en nourrir demain — d’un point de vue économique, environnemental, mais surtout identitaire.
L’arbre de la souveraineté et de l’audace ne pousse pas en une nuit. Mais chaque jour de retard est une tempête de plus qu’il devra affronter sans racines. Alors plantons. Ensemble. Maintenant.
