
En 2025, Gallup a posé une question simple dans 107 pays : « Quel est le problème le plus important auquel votre pays est confronté actuellement? » Les répondants ont répondu dans leurs propres mots, ensuite regroupés en 12 grandes catégories. Cette approche ouverte permet de capter ce qui « habite » réellement les citoyens, au-delà des débats médiatiques.
1. L’économie domine partout… mais pas toujours pour les mêmes raisons
À l’échelle mondiale, l’économie arrive au premier rang : une médiane de 23 % des adultes identifient le niveau de vie, les prix ou les salaires comme le principal problème. Si l’on ajoute les préoccupations liées à l’alimentation et au logement, la pression économique devient encore plus évidente.
Cependant, ce qui inquiète varie selon le niveau de richesse des pays. Dans les pays à faible revenu, la priorité est souvent d’assurer les besoins de base : se nourrir, se loger, accéder à l’électricité. Dans les pays à revenu élevé, la question n’est pas tant la survie que l’accessibilité — notamment le logement.
Le rapport souligne un point crucial : ce ne sont pas les indicateurs macroéconomiques (comme la croissance du PIB) qui influencent le plus l’opinion publique, mais la perception du revenu personnel. Les citoyens jugent l’économie à partir de leur réalité quotidienne : peuvent-ils vivre décemment avec ce qu’ils gagnent?
Pour le Canada, ce constat est central. Même dans une économie avancée, si les jeunes ménages ont l’impression que l’accession à la propriété leur échappe, que le coût de la vie grimpe plus vite que les revenus ou que l’endettement s’alourdit, la confiance s’effrite, peu importe les statistiques officielles.
2. Les jeunes, les femmes et les personnes en difficulté ressentent davantage la pression
Le rapport montre que les 15-34 ans sont les plus préoccupés par les enjeux économiques. Cet écart générationnel est particulièrement marqué dans les pays riches, dont le Canada. Les femmes expriment aussi plus souvent des inquiétudes économiques que les hommes, écart qui s’accentue dans les pays plus vulnérables.
Autre constat important : les personnes classées comme « en difficulté » ou « en souffrance » dans l’indice de bien-être de Gallup sont plus susceptibles de voir l’économie comme le problème numéro un. Autrement dit, le vécu subjectif pèse lourd.
3. Le travail : au-delà du chômage, la qualité des emplois
À l’échelle mondiale, 10 % des adultes identifient le travail (chômage, conditions de travail, qualité des emplois) comme principal problème.
Les taux de chômage nationaux sont effectivement liés aux inquiétudes. Mais le rapport va plus loin : ce n’est pas seulement l’absence d’emploi qui préoccupe, mais l’absence de “bons” emplois.
Même les personnes employées et engagées au travail sont sensibles à la fragilité du marché du travail. Le rapport rappelle qu’à l’échelle mondiale, seulement 21 % des employés sont engagés dans leur travail. Le manque d’emplois stimulants et valorisants représente un coût humain et économique considérable.
Pour le Canada, où le taux d’emploi peut sembler solide, la question devient qualitative :
- Les emplois permettent-ils de vivre dignement?
- Offrent-ils des perspectives?
- Soutiennent-ils le développement des talents?
4. La politique : un problème surtout dans les pays riches
À l’échelle mondiale, 8 % des répondants identifient la politique ou le gouvernement comme le principal problème. Cette proportion grimpe fortement dans les pays à revenu élevé.
En Amérique du Nord (incluant le Canada), la politique arrive même au premier rang des préoccupations régionales.
Le facteur déterminant ici est la confiance institutionnelle. Les personnes qui n’ont confiance qu’en zéro ou une institution (gouvernement, système judiciaire, intégrité électorale, armée, institutions financières) sont environ deux fois plus susceptibles de considérer la politique comme le principal problème que celles qui font confiance à plusieurs institutions.
Fait intéressant : cette relation est particulièrement forte dans les pays riches. Là où les besoins de base sont généralement satisfaits, l’attention se tourne vers la performance et l’intégrité des institutions.
Pour les leaders canadiens, le message est clair : la confiance ne se reconstruit pas par de grands discours nationaux, mais par la qualité des services locaux — logement, santé, éducation — qui influencent directement l’expérience quotidienne des citoyens.
5. Immigration : perception et réalité ne coïncident pas toujours
À l’échelle mondiale, seulement 1 % identifient l’immigration comme principal problème. Toutefois, dans certains pays riches (Royaume-Uni, Pays-Bas, Chypre), la proportion est beaucoup plus élevée.
Le rapport souligne que la préoccupation envers l’immigration est souvent peu corrélée au niveau réel d’immigration, mais davantage liée au contexte politique et médiatique.
Pour le Canada, pays historiquement ouvert à l’immigration, cela rappelle l’importance de la gestion narrative : la perception peut diverger fortement des données objectives.
6. Sécurité : quand le conflit écrase tout le reste
Dans les pays en guerre ou en instabilité majeure (Ukraine, Israël, Palestine), la sécurité domine massivement les préoccupations — jusqu’à 83 % dans certains cas.
Le rapport montre une forte corrélation entre l’indice mondial de paix et les inquiétudes liées à la sécurité. Là où la violence augmente, les autres enjeux deviennent secondaires.
Heureusement, le Canada demeure un pays relativement stable. Mais la montée de la criminalité dans certaines villes ou les tensions géopolitiques peuvent rapidement modifier la hiérarchie des préoccupations.
Conclusion : quatre piliers pour la légitimité
Gallup conclut que les citoyens mesurent le progrès national à partir de quatre dimensions fondamentales :
- Pouvoir vivre correctement (sécurité économique).
- Pouvoir travailler dans de bonnes conditions (qualité de l’emploi).
- Pouvoir faire confiance aux institutions.
- Pouvoir se sentir en sécurité.
Pour les dirigeants canadiens — politiques, économiques ou institutionnels — le message est simple mais exigeant : la performance perçue compte autant, sinon plus, que la performance statistique.
La question que chaque leader devrait se poser n’est pas seulement :
« Les indicateurs sont-ils bons? »
Mais plutôt :
« Les citoyens ont-ils le sentiment que leur pays fonctionne pour eux? »
Car, comme le rappelle Gallup près de 90 ans après avoir posé cette question pour la première fois, écouter ce que les gens identifient comme leur problème le plus important demeure le premier pas vers des solutions durables.
